Pourquoi de petites librairies

Dans l’éclosion d’un projet, il est des rencontres qui inspirent, qui insufflent un état d’esprit. Pour Plumes du Monde, la librairie Terre des Livres (Lyon 7ème) a été cette rencontre. Tout est paru évident : voila ce que je veux, un jour. Créer un lieu citoyen, d’émulation intellectuelle, où la bienveillance est le maitre mot.  F . CHARRETON, patron de cette librairie, consacre un magnifique texte sur sa vision de la librairie de quartier. Nous y adhérons pleinement et vous proposons ci-dessous quelques morceaux choisis.

 

Pourquoi des petites librairies ?

LE MYTHE DU LIBRAIRE
Pourquoi de petites librairies ? Des librairies de quartier, de proximité ? La question appelle un détour personnel : pourquoi devient-on libraire ? Bien sûr, parce que l’on aime lire. Mais nul besoin d’être libraire pour s’adonner à la lecture. Pour parler de moi, enfant, j’ai aimé l’écrit comme on aime l’écart. Quand on ne se trouve à l’aise ni avec la parole, ni avec le monde tel qu’il nous entoure, la lecture délivre une qualité de parole et de silence inouïe. Rien n’aide mieux à vivre que la famille des livres.
Devenir libraire, paradoxalement, c’est faire silence. C’est se mettre au service… des lectures des autres. Disons-le d’emblée : le libraire à sa table lisant du matin au soir est un mythe. À l’instar de tout humain tâchant de vivre du fruit de son activité, le libraire ne lit pas davantage sur son lieu de travail que vous sur le vôtre.

UN MONDE DE CHOSES MATÉRIELLES
Au service de la lecture, mais frustré sur ce chapitre ; confronté sans cesse à ce qu’il ignore plutôt qu’au peu qu’il connaît ; pétri de dévouement. La vie humble et laborieuse du libraire est celle du clerc ou du moine soldat. Il travaille huit jours sur sept, se payera quand il le pourra. Le rappeler aux aspirants est un devoir : ce métier rapporte peu.

Il faut donc être fou pour devenir libraire ?
Mais vendre des “ produits ménagers ”, des “ produits culturels ” ou des livres, il y a une différence. Entre la vision purement mercantile, qui aujourd’hui prévaut, et le mythe du libraire évoqué plus haut, fruit d’un idéalisme qui admet avec réticence que la diffusion des choses de l’esprit est aussi liée à des contraintes matérielles, c’est la fonction citoyenne de la librairie qui donne à ce métier sa raison d’être.

FACE À LA MONTÉE DU SILENCE
Si ne lisent plus que les minorités aisées du centre-ville, se renforcera encore la privatisation de la culture si nettement observable à l’échelle de la société, et dans l’espace urbain.

Que des rencontres avec des auteurs aient lieu de manière décentralisée dans différents quartiers de la ville est un moyen sûr de populariser et faciliter le rapport au livre. À l’inverse, contribuer au développement de librairies écrasantes de gigantisme revient à accepter l’idée qu’une partie de la population ne viendra plus vers la lecture.
La lecture a trop compté pour moi pour que j’en fasse pareil cas. Elle m’a fait voyager quand je ne le pouvais pas. Elle ouvre des horizons auxquels on ne s’attend pas. Elle mène en des lieux inouïs, ouvre des portes a priori fermées, permet finalement de s’affranchir de certains déterminismes. Et de comprendre ce qui se trame de par le monde ! C’est cela que j’appelle la fonction citoyenne de la lecture. Pour que le livre reste à portée des populations qui ne vont pas spontanément vers lui, il faut aller vers elles : il faut de petites librairies.

QUELLE CULTURE POUR QUI ?
Deux perspectives s’offrent à nous : le maintien d’une culture du livre à portée du plus grand
nombre, sous un abord modeste et humain, ou bien sa privatisation sous la forme d’un
privilège des beaux quartiers. On a aussi le choix entre un tissu de paroles et de sourires, fruit
de cette chaleur qui naît si spontanément autour de livres lus ou à lire, ou bien les néons froids
des agitateurs d’indifférence depuis toujours. Tel est bien l’enjeu de cette résistance culturelle.

Le dynamisme d’une vie citoyenne s’ancre dans le local, et du tissu des commerces de proximité dépendent et la forme de nos villes, et le goût de nos vies. Que la moitié des consommateurs continue d’effectuer une bonne part de ses achats dans la convivialité des commerces de proximité libère un horizon pour une citoyenneté retrouvée.

MONSIEUR LIVRE EST BON CITOYEN
Etude (« SOS lecture aux Etats-Unis », Le Monde des livres, 25 février 2005)
Les lecteurs, analyse par ailleurs l’article, seraient “ de meilleurs citoyens, mieux disposés à participer à la vie publique, à voter, ou encore à se consacrer au bénévolat. Et ils sont, bien sûr, de meilleurs élèves et de plus habiles employés ”.

UN MONDE POUR TOUS
Faire vivre une petite librairie est un rêve à demi-réel. J’essaie de faire que ce lieu de rencontre, de débat et de transmission soit à l’image d’un monde où chacun aurait sa place, la voisine âgée — tel auteur de best seller lui rappelle son gendre à la télévision — ; l’étudiante en philosophie ; une jeune femme amatrice de divinations chinoises ; la fillette qui veut choisir un “ tout petit roman ” et s’exclame : “ Oh ! Maman regarde : Okilélé !!! ” ; ou le vieux Monsieur qui relit Regain et Le Petit prince. Et bien sûr, le libraire, qui a la chance de faire partager quelques unes de ses lectures.

LE LIVRE DE SECONDE MAIN : équitable et durable ?
En achetant et revendant des livres d’occasion, je m’emploie à ce que livres & idées circulent à petits prix. Je m’inscris aussi dans une démarche de recyclage. Solution écologique, le livre d’occasion a en effet fini de polluer. Seul le fait de le jeter pourrait coûter encore à la collectivité. Faites circuler !

Texte intégral à retrouver sur http://www.terredeslivres.fr/pourquoi-des-petites-librairies/